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Le chômage fait-il vivre plus longtemps ? Un paradoxe de Simpson en Europe

Entre les 233 régions de l'Union européenne, plus de chômage va avec une espérance de vie plus longue (r = +0,23 en 2024). À l'intérieur de chaque pays, la relation s'inverse (r = −0,48). Les deux chiffres sont exacts : ils ne répondent pas à la même question.

Publié le 21 octobre 2026 · 8 min de lecture

Toutes régions confondues+0,23corrélation, 233 régions, 2024
À l'intérieur des pays−0,48à pays égal, 228 régions
Années où le paradoxe tient12 / 12de 2013 à 2024

Le constat brut : le chômage « protégerait »

Classées par taux de chômage, les régions européennes semblent dire qu'on vit plus longtemps là où l'on travaille moins : la corrélation vaut +0,23, avec un intervalle de confiance à 95 % de [0,11 ; 0,35] qui exclut zéro. Cinq points de chômage en plus vont de pair, en moyenne, avec 0,8 an d'espérance de vie en plus.

L'explication tient à la géographie. Les 61 régions d'Europe du Sud cumulent un chômage élevé (9,0 % en moyenne) et une longévité record (83,2 ans). Les 60 régions d'Europe centrale et orientale ont peu de chômage (4,3 %) mais vivent nettement moins longtemps (78,1 ans). Mettre ces deux blocs sur un même graphique fabrique, mécaniquement, une pente positive.

Chaque pays a sa propre pente, presque toujours négative ; la pente d'ensemble (en pointillé) est positive

Eurostat, demo_r_mlifexp et lfst_r_lfu3rt, 2024, CC BY 4.0 · une droite par pays d'au moins 8 régions · régions ultrapériphériques hors champ

Données de la figure
PaysRégionsr dans le paysIntervalle à 95 %
Italie21−0,89[−0,95 ; −0,74]
Tchéquie8−0,81[−0,97 ; −0,26]
Hongrie8−0,80[−0,96 ; −0,23]
Autriche9−0,80[−0,96 ; −0,29]
Espagne18−0,72[−0,89 ; −0,38]
Roumanie8−0,54[−0,90 ; 0,26]
Belgique11−0,53[−0,86 ; 0,10]
Pays-Bas12−0,47[−0,82 ; 0,15]
Grèce13−0,45[−0,80 ; 0,14]
Pologne16−0,35[−0,72 ; 0,17]
Allemagne37−0,33[−0,59 ; −0,01]
France22−0,16[−0,55 ; 0,28]
Suède80,48[−0,34 ; 0,89]

À l'intérieur des pays, le signe s'inverse

Comparons maintenant chaque région à la moyenne de son propre pays (effets fixes pays). La corrélation devient −0,48 [−0,57 ; −0,36] : à pays égal, cinq points de chômage de plus vont avec 0,8 an d'espérance de vie en moins.

Pays par pays, la relation est négative dans 12 des 13 pays qui comptent au moins 8 régions, et nettement (intervalle sans zéro) dans 6 ; elle est la plus forte en Italie et Tchéquie (r = −0,89 et r = −0,81). Un pays isolé, avec 8 à 37 régions, ne prouve rien à lui seul : c'est la régularité de l'ensemble qui compte.

Entre pays, l'illusion

Si l'on ne garde qu'un point par pays (la moyenne de ses régions), la corrélation vaut +0,23 sur 27 pays, avec un intervalle [−0,17 ; 0,56] qui contient zéro : avec si peu de points, on ne peut pas trancher. Les écarts de longévité entre pays tiennent à bien d'autres choses que le chômage : alimentation, systèmes de soins, histoire sanitaire, structure des emplois. Les comparaisons entre pays mélangent ces facteurs ; les comparaisons à l'intérieur d'un pays les neutralisent en grande partie.

Un point par pays : moyenne des régions

Eurostat, 2024 · moyenne simple des régions de chaque pays (non pondérée par la population)

Données de la figure
PaysRégionsChômage moyen (%)Espérance de vie moyenne (ans)
Autriche94,682,3
Belgique115,982,2
Bulgarie64,975,5
Chypre14,883,5
Tchéquie82,780,0
Allemagne373,481,1
Danemark56,181,9
Estonie17,679,4
Grèce1310,482,0
Espagne1812,483,9
Finlande48,382,2
France227,082,8
Croatie44,879,0
Hongrie84,776,9
Irlande34,283,0
Italie216,583,7
Lituanie26,877,6
Luxembourg16,483,2
Lettonie16,976,4
Malte13,283,0
Pays-Bas123,681,8
Pologne163,178,5
Portugal76,582,2
Roumanie85,576,5
Suède87,983,6
Slovénie23,782,2
Slovaquie45,178,8

Un résultat stable d'une année à l'autre

De 2013 à 2024, chaque année, la corrélation est positive entre toutes les régions et négative à l'intérieur des pays, et les deux intervalles excluent zéro. Elle reste dans une plage étroite : de 0,14 à 0,29 toutes régions confondues, de −0,59 à −0,47 à pays égal, malgré les années de pandémie.

La corrélation, année par année

Eurostat · intervalles de Fisher ; à pays égal, un degré de liberté perdu par pays

Données de la figure
AnnéeRégionsToutes régionsÀ pays égal
2013221+0,14−0,54
2014225+0,15−0,54
2015225+0,18−0,55
2016228+0,22−0,52
2017228+0,24−0,51
2018228+0,29−0,49
2019235+0,29−0,53
2020224+0,25−0,47
2021233+0,22−0,59
2022231+0,22−0,56
2023232+0,23−0,57
2024233+0,23−0,48

Et à richesse et diplômes égaux ?

Les régions où le chômage est élevé sont souvent plus pauvres et moins diplômées. Pour en tenir compte, une régression à effets fixes pays explique l'espérance de vie à la fois par le chômage, le PIB par habitant (en logarithme) et la part de diplômés du supérieur. Le lien avec le chômage résiste : −0,11 an par point de chômage, intervalle [−0,18 ; −0,03], avec des erreurs types regroupées par pays. Les diplômes ont leur propre lien, positif (+0,043 an par point de diplômés du supérieur, intervalle sans zéro), tandis que le PIB par habitant n'apporte plus d'information nette une fois les deux autres pris en compte.

Ce qu'il faut en retenir

Rien n'indique que le chômage fasse vivre plus longtemps. La corrélation positive entre régions européennes vient de ce que deux grandes zones diffèrent à la fois par l'emploi et par la longévité, pour des raisons largement nationales. À l'intérieur d'un même pays, là où ces raisons sont partagées, les régions les plus touchées par le chômage sont celles où l'on vit le moins longtemps, ce que décrivent aussi les études sur les inégalités sociales de santé.

C'est la définition d'un paradoxe de Simpson : une relation qui change de signe selon le niveau auquel on agrège les données. Aucune des deux lectures n'est « la bonne » dans l'absolu ; ce qui serait faux, c'est de tirer d'une comparaison entre pays une conclusion sur ce qui se passe à l'intérieur de chacun.

Ce que l'analyse ne dit pas

  • Erreur écologique : ces relations valent entre régions, pas entre personnes. Elles ne disent pas qu'un chômeur vit moins longtemps qu'un salarié de sa région.
  • Causalité : rien ici ne dit que le chômage raccourcit la vie. Une population en mauvaise santé travaille aussi moins, et d'autres facteurs (désindustrialisation, pauvreté) agissent sur les deux.
  • Temporalité : l'espérance de vie d'une année reflète des conditions de vie accumulées sur des décennies, le chômage de la même année n'en est qu'un instantané.
  • Mesure : le chômage régional vient d'une enquête par sondage, moins précise dans les petites régions ; quelques valeurs masquées par Eurostat sont absentes, jamais estimées.
  • Découpage : les régions NUTS 2 n'ont ni la même taille ni la même population d'un pays à l'autre ; d'autres frontières donneraient d'autres moyennes.
Méthode détaillée

Données : Eurostat, régions NUTS 2 (version 2024) de l'UE à 27, hors régions ultrapériphériques, années 2013 à 2024 où au moins 90 % des régions ont les quatre indicateurs. Espérance de vie à la naissance (demo_r_mlifexp, deux sexes), taux de chômage des 15-74 ans (lfst_r_lfu3rt), PIB par habitant en standard de pouvoir d'achat (nama_10r_2gdp), part des 25-64 ans diplômés du supérieur (edat_lfse_04).

Corrélation de Pearson avec intervalle de confiance de Fisher. Effets fixes pays : chaque valeur est remplacée par son écart à la moyenne de son pays (pays d'au moins deux régions), avec un degré de liberté perdu par pays. Régression des moindres carrés à effets fixes pays, erreurs types regroupées par pays (CR1). Moyennes par pays non pondérées.

Les données des figures se téléchargent dans l'explorateur, qui permet de refaire chaque calcul : ouvrir le fil de questions.

Citer cette analyse

Prisme, « Le chômage fait-il vivre plus longtemps ? Un paradoxe de Simpson en Europe », 21 octobre 2026, https://www.prisme-donnees.fr/analyses/chomage-longevite-simpson. D'après : Eurostat, Espérance de vie à la naissance par région NUTS 2 (demo_r_mlifexp) (CC BY 4.0) ; Eurostat, Taux de chômage par région NUTS 2 (lfst_r_lfu3rt) (CC BY 4.0).

Questions fréquentes

Le chômage est-il associé à une espérance de vie plus longue en Europe ?

Entre toutes les régions de l'UE, oui en apparence (r = +0,23 en 2024), parce que l'Europe du Sud cumule chômage élevé et forte longévité. À l'intérieur de chaque pays, c'est l'inverse : r = −0,48, les régions les plus touchées par le chômage vivent moins longtemps.

Qu'est-ce qu'un paradoxe de Simpson ?

Une relation statistique qui change de sens quand on regroupe ou qu'on sépare les données : ici, la relation entre chômage et espérance de vie est positive entre régions de toute l'Europe et négative à l'intérieur de chaque pays.

Pourquoi l'Europe du Sud vit-elle longtemps malgré le chômage ?

En 2024, les régions d'Europe du Sud ont en moyenne 9,0 % de chômage et 83,2 ans d'espérance de vie. Les écarts de longévité entre pays tiennent à de nombreux facteurs nationaux (alimentation, soins, histoire sanitaire) que cette analyse ne mesure pas un à un.